Textes | Une physiologie de l'art

La pratique artistique de Nelson Aires consiste à créer des « mondes » corporels, des espaces inattendus, une sorte d’angle mort du vivant. Concentré sur les lieux et les techniques d’abattage, le travail présenté ici est d’une certaine manière narratif, tant il évoque les entrailles, métonymiquement, de son auteur. Traces, histoire, genèse, tramage, enracinements, chaque élément du vocabulaire plastique de Nelson Aires fait écho à sa dimension proprement généalogique, des récits de vie au miroir de filiations multiples.
L’installation We are family, réalisée en 2009, explicite par une approche a priori macabre le sens aigu (voire aiguisé ?) de ce que peut être la famille. Composée de cinq bancs d’abattage en bois de dimensions variables, l’œuvre incarne littéralement le schéma familial : deux grands bancs et trois petits, deux parents, trois enfants, mille possibilités. En déplaçant le type (comme modèle) au lieu (comme ancrage), le corps s’émancipe d’une littéralité trop exclusive pour se frayer une voie dans les méandres poétiques des potentialités créatrices. D’origine portugaise, l’artiste a su traquer dans les recoins de son héritage ce qui relève du culturel, du familial et en extraire l’aura, une émanation purement artistique dégagée de toute exclusivité techniciste. Ni vindicative ni radicale, cette pratique est à la fois autocentrée et généreuse, sombre et lumineuse, elle embrasse dans l’expérience esthétique toutes les questions relatives à ce qui fonde chacun d’entre nous.
La seconde pièce, inédite, est composée d’un amoncellement de paillettes de 300 litres de sang animal séché, référence encore aux reliquats des abattoirs, et évoque la dualité, le paradoxe peut-être de ce qu’est une famille : brillante, précieuse, inestimable ; tout autant qu’anthropophage et probablement trop intrusive. Intrusive au sens fort du terme : pénétrante, dévastatrice et cannibale, elle se réduit alors en cet amas de sang comme autant de joyaux qui mêlent ensemble l’Eros dans son caractère éminemment vital, pulsion de vie, puissance d’engendrement. Et son versant thanatologique, destructeur, pour ne pas dire morbide dans le rapport à la mort que cette œuvre charrie. Le sang, fluide à l’origine de toute forme de vie, est avant tout le sang de la délivrance, celui, placentaire, par où l’humain advient à la vie ; mais la naissance est aussi la première propulsion vers une mort inéluctable, elle contient en son sein cette sorte d’ubiquité qui fédère chacun dans un dedans et un dehors, dans une physiologie plurielle qui le divise en même temps qu’elle le constitue. 
C’est à cet apparent paradoxe probablement que la dernière œuvre, Pistolet d’abattage, également créée en 2010 fait référence. Outil de mort utilisé dans les abattoirs pour précipiter l’issue de l’animal condamné à la consommation, l’arme est ici détournée de son usage courant pour s’épuiser dans une autre forme: bijou funèbre une fois de plus, elle fonctionne comme un pictogramme de luxe en trois dimensions, une sculpture précieuse.
C’est ce décalage incisif où le corps physiologique se recrée sans cesse en de nouveaux lieux d’existence que la démarche de Nelson Aires offre un écho puissant et redoutable au vivant, à l’humain et à une sensibilité profondément altruiste. Saisir ces œuvres comme des intentions macabres relèverait d’un contresens, tant le dédale esthétique auquel le spectateur est convié lui dévoue au contraire l'exutoire inespéré d’un renouement au genre humain. Subtile consécration à ce que peut le corps -y compris dans ses occurrences extrêmes-, les éléments stridents de cette généalogie détournée invoquent la distance nécessaire que chacun peut impulser dans sa relation plurale à l’Autre, comme moteur d’une rencontre sinon originelle, tout au moins primale et authentique.

Claire Lahuerta, octobre 2010