Textes | BLOODLINE

Après son séjour à La Résidence, Nelson Aires présente l’exposition Bloodline, dont les œuvres ont toutes été réalisées à partir d’une même matière première : le sang. Ce fluide organique, évoquant aussi bien la vie que la mort, le pur que l’impur, la bienveillance que le danger, définit l’homme et son histoire. L’artiste exploite ici ce matériau à partir d’une vision plurielle, basée sur des notions biologiques, géologiques et symboliques. Il l’utilise à la fois comme une marque d’appartenance, puisqu’il contient les idées de lignage, d’ascendance et d’identité, mais également dans son rapport au paysage et à ses différents constituants, comme les roches et les sédiments.
Nelson Aires emploie ce matériau sous sa forme liquide ou desséchée. Il lui fait subir diverses opérations de transformations et métamorphoses, proches de procédés alchimiques, afin d’en exploiter différentes esthétiques, et d’animer ainsi les formes et les surfaces créées par des jeux de textures, de matérialités et de chromatismes, même si les œuvres présentées ici s’articulent principalement autour d’une palette réduite de couleurs, allant des bruns aux noirs.
L’artiste a recours à des gestes simples et répétitifs, parfois hasardeux, comme l’imbibition, l’infiltration, l’imprégnation, ou bien encore la saturation, qui, malgré leur dimension artisanale, voire primitive, deviennent parfois anonymes, proches de l’industriel. De ces actions résultent des peintures sans pinceaux et des volumes, allant de la micro-sculpture à l’installation. Les œuvres picturales sont engendrées par des recouvrements aléatoires et irréguliers des supports, créant ainsi des compositions graphiques abstraites, aux accents géométriques et/ou organiques, alors que les volumes évoquent à la fois des pierres, brutes ou taillées, comme les matériaux composant l’écorce terrestre.
Les réalisations de Nelson Aires sont donc plus symboliques que figuratives, mais l’ensemble de ces créations met toutefois en avant un rapport à la carte, au territoire, à la stratification et au réseau. Se pose alors la question de la lecture de ces œuvres, ainsi que des formes ou des motifs qui les constituent : microcosme ou macrocosme ? Monde minéral, végétal ou charnel ? Terre, roche, peau, chair, veine ou racine ? Cartographie, radiographie, échographie, hémogramme ou relevé topographique ?


L’exposition s’ouvre sur la série de peintures Corrōdo, 2019, réalisées en imbibant de sang des feuilles de papier velours noir. La répartition et l’épaisseur de la couche d’hémoglobine recouvrant la surface de chaque format sont variables et aléatoire. Il en résulte une série de graphismes, lisibles grâce à des jeux de brillance et de matité, et à de légères variations chromatiques, qui évoquent des mondes organiques et végétaux, tout comme des surfaces corrodées et rongées par une force en acte, dont les effets prolifèrent par ramification sur chaque peinture. Les compositions visibles, semblables au résultat d’une expérience alchimique, découlent donc d’un travail de la matière par la matière, qui imprime sur un support des traces et des marques, tout en modifiant la matérialité même de ce même support, qui devient ici semblable à une peau ou à du cuir.
Ces peintures sont accompagnées de la deuxième série de Bloodstone, 2019. Ces micro-sculptures en forme de parallélépipède rectangle, pourtant réalisées à partir d’un moule identique, présentent toutes un aspect singulier, comme si leur forme avait déjà subi les effets altérants du temps. Néanmoins, la finition brillante de ces volumes actualise l’image de la pierre précieuse, ce qui leur donne une dimension ornementale, effaçant alors les connotations négatives, souvent en relation avec la mort, que l’on associe aux agrégats de sang. À la fois solidifié, et luisant, le fluide organique semble ici suspendu dans le temps. Entre nouveauté et ruine, puissance bénéfique et maléfique, attraction et répulsion, ces sculptures actualisent le caractère paradoxal du sang, puisque cette substance, pourtant nécessaire à la vie et présente en chacun des hommes, est source de tabous, de peurs, d’angoisses et de dégoût, dans un grand nombre de cultures et de civilisations, même s’il est simultanément vénéré dans d’autres.


L’installation Territorium, 2019, donne à voir une autre forme de pétrification sanguine. Présenté cette fois-ci seul, sans être accompagné d’un support ou d’un autre médium, le sang a d’abord été séché et déshydraté, de manière artisanale, afin qu’il se solidifie. Le liquide devient alors une matière solide, à l’apparence identifiable -même si elle n’est pourtant pas reconnaissable-. Présenté en éclats, sous forme de fragments rigides, ou broyé manuellement en poudre, le sang séché est reparti de manière triangulaire à même le sol, afin d’y dessiner un territoire, évoquant un sol ou un paysage. Le triangle, symbole du féminin comme du masculin, du dynamisme et du déplacement -grâce à l’image de la flèche-, du danger et de la distance, permet ici d’établir un parallèle entre la forme et le sang, qui possèdent la même signification paradoxale. Dès lors, l’installation actualise une sorte d’hétérotopie : une zone illusionniste à la fois ouverte et fermée, un espace interstitielle où entrent en contact l’intérieur et l’extérieur, l'étendue et la profondeur, le corps, l'espace et le temps.
En outre, le triangle évoque les notions de hiérarchie et de filiation, et permet également de créer des connexions, en reliant des points distants de l’espace. Cette forme se retrouve également au sein de l’installation picturale Mappam, 2019, puisque les différentes peintures qui la composent, ont été obtenues en détournant le Shibori, une technique japonaise de teinture par pliage, à partir d’une trame basée sur le triangle équilatéral. Réalisées sur une popeline de coton noire, ces peintures sont l’inverse -ou la face cachée- de celles qui composent l’installation Resel, réalisées quant à elles sur un coton blanc, et visibles dans différentes vitrines situées le long de la Grande rue et de la rue Nationale, à Dompierre-sur-Besbre. Les trames lisibles à la surface des pans textiles composant les deux installations picturales font écho au quadrillage que l’on retrouve sur les cartes, et reprennent l’idée de la grille, dont la fonction première est de diviser une surface en plusieurs zones, afin de créer des éléments de mesure et des repères. Les graphismes visibles sur ces peintures conservent le dynamisme et le paradoxe du triangle, en formant des réseaux et des lignes de fuite, qui animent les surfaces textiles par leurs transformations, plus ou moins prononcées, d’une extrémité à l’autre du support. Aussi, ce qui devait servir de repère, devient ici un dessin toujours changeant, à la fois lisible et illisible, qui n’offre aucun renseignement et ne permet pas de se situer dans l’espace. Au contraire même, la répétition de ces trames engendre des constructions semblables à des grillages et des barrières, qui tendent plus à la séparation qu’à l’inclusion, même si, d’un format à l’autre, des connexions se dessinent, des liens apparaissent, et des filiations se mettent en place. Les lignes de composition deviennent alors des motifs, dont l’esthétique se partage entre le géométrique et l’organique, l’industriel et l’artisanat, le contrôlé et le hasardeux.


Chacune des œuvres composant l’exposition Bloodline est issue d’un travail manuel direct, basé sur une répétition sérielle de gestes, et réalisé principalement sans outil intermédiaire. Malgré cela, la trace de la main créatrice, ou d’une activité humaine est majoritairement absente et invisible au regard, sauf sur la première série de Bloodstone, 2017-2019.
Réalisées en empoignant des feuilles de papier buvard de format raisin, saturées de sang, afin d’obtenir des formes compactes évoquant des roches, elles laissent voir les traces des doigts et des mains, qui se sont imprimées directement dans la matière, lors du geste de modelage nécessaire afin de donner la forme souhaitée à ces volumes. Lors du séchage, le sang vient pétrifier le papier et lui offrir une dureté les rapprochant alors réellement de pierres. Exposées sous la forme de trois ensembles, réunies en fonction de leur date d’exécution, elles présentent une palette chromatique variable qui, pour certaine d’entre elles, évoluera encore lors de l’exposition.
Vestige organique, viscéral et minéral, ces Bloodstone deviennent des fossiles contemporains, et rendent visible les relations qu’entretiennent l’ensemble des œuvres présentées ici avec l’archéologie, l’anthropologie et l’histoire. Entre splendeur et décadence, nature et artifice, réalité et imagination, l’ensemble de ces pièces proposent toutes quelque chose de l’ordre du trouble : un trouble tantôt perceptif, tantôt matériologique, tantôt temporel, et parfois même symbolique.

Communiqué de presse de l'exposition, septembre 2019